Paul Gauguin (1848-1903)
Lui… – Elle !!!
Juillet 1902
Crayon sur papier

225 x 327 mm

Signé, daté et localisé en bas à droite : « Paul Gauguin / – Atua[o]na Juillet 1902 – » 
Cadre en bois peint par l’artiste

Provenance :
Probablement Vente Gauguin aux Îles Marquises, mai et septembre 1903

Collection particulière

Bibliographie :
Caroline Boyle-Turner, Paul Gauguin & les Marquises. Paradis trouvé ?, Pont-Aven, Vagamundo, 2016, p. 198, fig. 9.2.


En septembre 1901, Paul Gauguin quitte Tahiti pour s’établir à Hiva Oa aux Îles Marquises. Il débarque à Atuona où il s’installe et commence à construire la désormais célèbre «  Maison du Jouir  » sur un terrain acheté à l’évêque Monseigneur Martin à la tête de la Mission catholique. Son arrivée n’est pas sans heurts puisque l’artiste rentre rapidement en conflit avec les autorités coloniales en refusant de payer ses impôts, mais également avec le clergé, en s’ingéniant à dissuader les Marquisiens d’envoyer leurs filles à l’école. Durant ces vingt mois tumultueux passés sur l’archipel polynésien, l’artiste fait montre d’une impressionnante créativité dont témoignent ses nombreuses œuvres pour la décoration de sa maison, l’achèvement du manuscrit de l’Esprit moderne et le catholicisme ainsi que les dizaines de toiles envoyées à Ambroise Vollard et Daniel de Monfreid. C’est au cours de cette période que Gauguin dessine cette feuille composite où il délivre une véritable réflexion autour de l’animalité, du genre mais aussi de la création biologique et de la sexualité.

Datée de juillet 1902, cette œuvre a été réalisée durant le dernier mois de grossesse de sa compagne, la jeune vahiné Vaeoho. Cet événement et sa conjoncture sont loin d’être anodins puisqu’ils entretiennent des liens étroits avec les thématiques abordées par Gauguin dans cette œuvre. Au crépuscule de sa carrière, il est alors animé par une irrépressible quête d’absolu mais aussi par un désir lancinant de saisir l’essence originelle de l’Homme. Cette feuille se compose sur la partie gauche d’une copie du Gorille enlevant une femme d’Emmanuel Frémiet et sur la droite d’un texte réunissant diverses sources :

LUI. . .
Dieu le fit à l’image de l’homme c.-à-d. à son image :
Susceptible d’un peu de civilisation il aime les femmes.
Prière à ces dames de ne pas l’exciter.
-Buffon-

ELLE !!!! γυνήχεφαλή [en grec : « tête de femme »]
Douce compagne, l’accompagne en voyage
Honni soit qui mal y pense
Paul Gauguin
-Atuona Juillet 1902-

En associant dessin et texte, Gauguin élabore un langage visuel polymorphe et polysémique où il se plaît à mélanger plusieurs sources pour créer une composition unique aux sens nouveaux. Il combine ici de multiples références : Buffon, Edgar Allan Poe et sa nouvelle intitulée Double assassinat dans la rue Morgue, la devise de l’ordre de la Jarretière, la Bible, ainsi qu’une inscription grecque. Selon Caroline Boyle-Turner, Gauguin conseille aux femmes à travers cette œuvre de «  ne pas tenter les hommes et de les soutenir quoi qu’ils fassent, avant de conclure perfidement : “Honni soit qui mal y pense” . Il est toutefois difficile d’en donner une lecture univoque, l’artiste, comme l’a démontré Dario Gamboni, aime jouer sur l’ambiguïté et les antagonismes afin d’atteindre ce qu’il nomme «  le centre de la mystérieuse pensée ».

La période marquisienne de Gauguin est caractérisée par l’importance de l’écrit et de la réflexion : il s’interroge sur de nombreux sujets dont le péché originel, la soumission des femmes ou encore la procréation humaine. La sexualité tient une place centrale dans son œuvre, il s’agit d’un domaine où le peintre peut lier ses préoccupations biologiques et spirituelles. Elle est le terrain privilégié de son approche holistique qui lui a valu notamment le qualificatif d’alchimiste lors de l’exposition monographique organisée conjointement par le musée d’Orsay et l’Art Institute de Chicago en 2017. Cette feuille se situe directement dans le prolongement des interrogations soulevées dans des toiles comme Nervermore ou encore D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? qui sont le creuset d’une intense phase de réflexion sur les origines anthropologiques, culturelles, linguistiques et religieuses de l’Homme Moderne. Ces thématiques innervent puissamment sa période marquisienne et culminent dans le tableau Contes Barbares réalisé la même année que Lui… – Elle !!!. Les deux œuvres témoignent de la forte sensibilité de Gauguin au spirituel malgré son anticléricalisme notoire. L’artiste est hanté par le corps féminin et par la figure d’Ève, tentatrice et mère de l’Humanité, dont il a peint plusieurs versions comme celle de 1902 actuellement conservée à l’Ordrupgaard de Charlottenlund près de Copenhague. Il est toujours risqué de donner une interprétation psychologisante avec un artiste, qui plus est avec Gauguin. Toutefois, son obsession pour cette figure semble entrer en résonance directe avec la relation tumultueuse qu’il entretient avec la jeune Vaeoho alors sur le point d’enfanter, mais aussi plus largement avec son histoire personnelle. Gauguin est notamment le petit-fils de Flora Tristan, féministe violentée par son mari, et le fils d’Aline Chazal, victime d’un père incestueux.

L’opposition entre masculin et féminin s’incarne ici visuellement par une copie de la célèbre statue d’Emmanuel Frémiet figurant un gorille ravissant une jeune femme. Depuis les importantes découvertes sur le Gorilla gorilla en 1847 et la présentation du premier spécimen naturalisé lors de l’Exposition universelle de 1855, cette figure simiesque devint rapidement l’incarnation d’une bête primaire dérobant des femmes. Elle soulève de nombreux questionnements à propos des théories évolutionnistes et interroge l’anthropocentrisme ainsi que la notion d’humanité. Frémiet a parfaitement saisi les enjeux autour de cet animal et sculpte un Gorille enlevant une négresse qui a aussi bien scandalisé que subjugué les spectateurs. La lubricité du grand singe n’échappe pas à Baudelaire qui note «  qu’il ne s’agit pas de manger, mais de violer ». Le célèbre critique juge que cette pièce est un « vilain drame » qui attise une « curiosité priapique ». Frémiet réalise une seconde version de l’œuvre en 1887 où il remplace le modèle capturé par une femme blanche et contextualise la scène durant un Paléolithique fantasmé. Cette sculpture a immédiatement été présentée au Salon où elle remporte une médaille d’honneur mais également lors de l’Exposition universelle de 1889. Sa postérité est considérable et dépasse largement le cadre de son époque puisqu’elle a inspiré entre autres la figure de King Kong. Le choix de Gauguin de reproduire cette statue semble donc parfaitement intentionnel et il est très certainement au courant de la polémique entourant l’œuvre. Lecteur de Buffon, il a sans doute retrouvé dans celle-ci un écho à ses questionnements sur l’altérité, la polarité sexuelle et la sauvagerie. Se définissant lui-même comme « un sauvage » noble et primitif, Gauguin lie sa maïeutique artistique à son caractère composite et son ascendance métissée. Il écrit à Théo Van Gogh en novembre 1889 : « Vous savez que j’ai un fond de naissance Indien, Incas, et tout ce que je fais s’en ressent. C’est le fond de ma personnalité. À la civilisation pourrie, je cherche à opposer quelque chose de plus naturel, partant de la sauvagerie ». Si les relations de Gauguin avec Frémiet ne sont pas connues et établies, il est probable que l’artiste ait vu la version de 1887 du Gorille enlevant une femme lors d’une de ses expositions. Le point de vue choisi pour copier cette sculpture étant identique à celui de la photographie reproduisant l’œuvre dans la revue L’Art, il semble évident que l’artiste travaille ici d’après cette illustration. Les nombreuses recherches menées sur Gauguin ont parfaitement démontré qu’il avait emporté avec lui, lors de son départ de la métropole, une importante documentation visuelle dont il a fait une ample utilisation dans son œuvre.

La singularité du montage de cette feuille laisse supposer que le cadre en bois peint a sans doute été réalisé par Gauguin lui-même. Durant toute sa carrière, il accorde une grande importance à la question de l’encadrement comme le révèle sa correspondance mais également certaines de ses réalisations dont le Cadre historié dit aussi Cadre aux deux « G » entrelacés. Dans son article consacré aux techniques et matériaux utilisés par l’artiste, Carol Christensen note que Gauguin emploie des cadres simples, sculptés sommairement dans du bois et peints en différentes couleurs mais également en blanc. Ceux-ci ont malheureusement tous été remplacés ou détruits mais il subsiste un témoignage visuel de l’un d’eux dans son Autoportrait au chapeau conservé au musée d’Orsay.

La richesse et l’ambiguïté graphique de Lui… – Elle !!! attestent de la complexité de l’artiste dont Jean Dolent soulignait déjà en 1891 que «  Le creuset de Gauguin est le cerveau ». Il livre ici à dessein une composition à la logique combinatoire subtile qui vient confirmer l’analyse de Richard Field selon laquelle «  Gauguin savait pertinemment que ce qui était retenu ou obscurci provoquait inévitablement l’interprétation ». Cette feuille tardive est parfaitement représentative de l’opulence et de la polysémie de son œuvre que le critique Octave Mirbeau percevait comme un «  mélange inquiétant et savoureux de splendeur barbare, de liturgie catholique, de rêverie hindoue, d’imagerie gothique, de symbolisme obscur et subtil ».

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