George Alexander (1895-1989)
Les bouquinistes du quai Saint Michel à Paris
1969
Crayon et gouache sur carton

530 x 720 mm

Signé et daté en bas à droite : « G.A. 69 »


Artiste américain originaire de San Francisco, George Alexander participe au combat en Europe comme pilote lors de la Première Guerre mondiale. À l’issue de la guerre, il mène à Paris une carrière de peintre et d’illustrateur pour des revues anglaises. Comme beaucoup de ses compatriotes, il fréquente l’American Center, institution culturelle et artistique du gouvernement américain fondée en 1934, située au 107 boulevard Raspail. Il y rencontre sa future femme, Libby, lectrice dans un lycée de Choisy-le-Roi.

Un témoignage de son épouse nous donne quelques informations sur la carrière de cet artiste dont on ne connaît presque rien : excellent bricoleur, George Alexander présente, à la première exposition de l’American Center en 1938, une maquette miniature des rues et maisons du vieux Paris, « d’une fidélité impeccable et d’un charme troublant », à l’aide de plâtre coulé sur du grillage, peint et décoré, immortalisant ainsi en trois dimensions le Paris de Joseph Kosma, de Marcel Carné et de Jacques Prévert. Trop âgé pour reprendre du service pendant la Seconde Guerre mondiale, il embarque son modèle réduit en 1940 sur le dernier paquebot quittant Bordeaux pour l’Amérique, puis l’expose à la French Research Fondation de Los Angeles, dirigée par Charles Boyer, et dans une galerie de San Francisco. Le couple revient s’installer à Paris après la guerre. Suite au décès de George Alexander en 1989, son épouse fait don de cette copie modélisée de Paris au musée Carnavalet.

Notre gouache, bien que datée de 1969, retranscrit l’atmosphère du Paris d’après-guerre. Quelques promeneurs flânent devant les échoppes des bouquinistes installées le long du quai Saint Michel, qui fait face à la cathédrale Notre-Dame visible à l’arrière-plan. Gardien de la tradition, George Alexander reste attaché à l’art figuratif et au réel, tout en privilégiant une palette vive et contrastée. Le souci du détail et la précision des inscriptions sur la colonne Morris, tout comme le cadrage audacieux, suggère que le peintre, sans doute nostalgique du Paris des années 1950, s’est inspiré d’une photographie. En effet, une affiche en haut à gauche fait la promotion d’un film musical américain de Meryn LeRoy, « Rose Marie », sorti en France en mars 1954.

Les bouquinistes, qui exploitent le long des quais, depuis 1930, des boîtes de couleur et de taille réglementées, proposent aux touristes et aux parisiens des livres, estampes, timbres et objets de brocante. Cette attraction immuable participe au charme des bords de Seine.

George Alexander se plaît à décrire la diversité sociale et culturelle des riverains profitant de la douceur d’une journée de printemps. Tandis que des bourgeois vêtus d’élégants costumes et coiffés de chapeaux melons arpentent le trottoir ou s’arrêtent devant les étals à la recherche d’un livre rare, un mendiant assis sur un banc public au premier plan à droite, au faciès marqué et à l’air désabusé, fixe le spectateur avec gravité.

L’artiste donne également à voir tous les visages de l’évolution de la condition féminine au sein d’une même scène : une religieuse en habit traditionnel des sœurs de la Charité, portant la cornette (elles n’adopteront des tenues plus simples qu’à partir du concile du Vatican II, au début des années 1960) croise deux ménagères conversant. À droite, une jeune femme au décolleté plongeant et à la taille marquée, cigarette à la bouche, dont le regard bleu est souligné par un épais trait d’eye-liner, toise les passants. Préfiguration de la femme émancipée qui verra le jour à partir des années 1960, elle renvoie à la vogue des pin-up. George Alexander affectionne particulièrement ces représentations de femmes fatales et provocantes qui ont connu un large succès pendant la Seconde Guerre mondiale et jusque dans les années 1970, principalement aux États-Unis.
AdC.