Eugène Carrière (1849-1906)
Étude de pèlerins éplorés
1898
Huile sur toile marouflée sur panneau
54,4 x 44,7 cm

Né le 16 janvier 1849, Eugène Carrière grandit à Strasbourg où il reçoit une formation de lithographe. Contre l’avis de son père, il s’inscrit à l’École des beaux-arts de Paris où il entre dans l’atelier de Cabanel. Il s’y forge une culture propre par l’observation de la nature et la fréquentation des musées. Il expose au Salon à partir de 1876, essentiellement des portraits intimistes inspirés des maîtres hollandais. Remarqué de la critique, apprécié de collectionneurs comme Étienne Moreau-Nélaton, il est introduit auprès de personnalités du monde littéraire, artistique et politique dont il immortalise les traits dans de pénétrants portraits : Paul Verlaine, Paul Gauguin, Alphonse Daudet, Georges Clemenceau, Auguste Rodin ou encore Anatole France.
Les années 1890 sont particulièrement fécondes pour l’artiste. Il réalise ses premières lithographies et abandonne le Salon des artistes français pour rallier la Société Nationale des Beaux-Arts. Carrière expose également à la Sécession munichoise, à Genève, au Salon de la Libre Esthétique de Bruxelles, et participe aux Expositions Universelles de 1889 et 1900. Des rétrospectives de son œuvre sont organisées chez Boussod et Valadon en 1891, et chez Siegfried Bing en 1896. Il fonde l’Académie Carrière en 1899, fréquentée par Henri Matisse, André Derain ou Jean Puy.
D’un point de vue stylistique, Carrière affirme son originalité en évoluant, dès le milieu des années 1880, vers une monochromie de terre et d’ocres. Il établit son propre vocabulaire artistique : épurement des couleurs, évincement des détails, stylisation de la déformation pour ne finalement retenir que les jeux d’ombres et de lumières. Au début des années 1890, il transpose en peinture la technique de la lithographie, qui permet d’essuyer le motif ou de le retravailler au grattoir. Ce parti pris esthétique, basé sur le refus d’une couleur réaliste et mimétique, se heurte à l’incompréhension d’une grande partie de la critique mais est salué par Paul Gauguin, Maurice Denis et de nombreux artistes contemporains : « On dira un jour les Maternités de Carrière comme on dit les Pietà de Michel-Ange » déclarait Albert Besnard. S’il n’a pas de successeur direct, ses élèves, « les futurs fauves », notamment Matisse et Derain, trouvent dans son enseignement un terrain propice à l’épanouissement de leur liberté créatrice. Ses œuvres monochromes vont également inspirer la période bleue de Pablo Picasso, dont on retrouve le misérabilisme et l’intensité dans notre tableau.
Notre toile est une étude pour l’un des deux volets du triptyque pensé par l’artiste pour accompagner son célèbre Christ en Croix (ill. 1). Exposé au Salon de 1897, le Christ a un franc succès, avant d’être présenté à l’Exposition Universelle de 1900 et d’être acquis trois ans plus tard par le musée du Luxembourg. Carrière doit envisager d’en faire la pièce centrale d’un triptyque après sa première exposition au Salon comme l’atteste un croquis représentant le retable complet au dos d’une lettre datée 1898. Néanmoins, l’ensemble n’est jamais présenté du vivant de l’artiste. Montré au public lors de l’exposition rétrospective de 1907, il est ensuite démembré et ses volets sont perdus.
MP.
Ill. 1 : Eugène Carrière, Christ en croix, 1897, huile sur toile, 227 x 130 cm, Paris, musée d’Orsay.