Édouard Vuillard (1868-1940)
Nu dans l’atelier
Vers 1910
Fusain sur papier
310 x 240 mm
Cachet d’atelier en bas à gauche : « E. Vuillard » (L.2497B)

Provenance :
Collection Jacques Salomon
Collection Antoine Salomon
Collection particulière

Édouard Vuillard grandit en admirant le travail de Pierre Puvis de Chavannes, qu’il croise souvent à Cuiseaux, sa ville natale. En 1885, il rejoint l’atelier de Diogène Maillart avec le peintre Ker-Xavier Roussel, qu’il rencontre en même temps que Paul Sérusier et Maurice Denis, au lycée Condorcet. En 1886, il entre à l’Académie Julian et le 21 juillet 1887, il est admis à l’École des beaux-arts de Paris, où il a pour professeur Jean-Léon Gérôme. Le naturalisme ne plait guère au jeune artiste qui remplit néanmoins ses carnets de plusieurs dessins d’après les maîtres : Le Pérugin, Ingres, Rembrandt, Holbein, Poussin et Le Brun. Dès 1886-1888, il prend l’habitude de flâner à pied le long de la Seine, où il découvre des réalités de la vie moderne qui enrichissent son extraordinaire curiosité intellectuelle. Il produit des autoportraits et multiplie les visions de Paris, ainsi que des œuvres caractérisées par leurs effets de lumière ténébristes.

En 1889, une révolution artistique oppose les « grands ateliers » académistes de Jules Lefèvre et de William Bouguereau et les « petits ateliers » innovants. Cesderniers souhaitent faire table rase du passé et se débarrasser de l’encombrant héritage des styles historiques, ressassés et remixés tout au long du XIXe siècle. Vuillard rejoint les artistes dissidents de l’Académie Julian, notamment Paul Sérusier, Pierre Bonnard et Maurice Denis, qui forment le groupe de Nabis en 1888. Le mouvement nabi se présente comme une insurrection permanente contre l’inculture de l’Académie, une libération au nom de la coalescence des arts. Les ambitions intellectuelles de ce groupe attirent Vuillard, alors qu’il se sent étouffer dans la médiocrité ambiante, aussi bien à l’École des beaux-arts que dans les ateliers Julian et Maillart. Bien que réticent à croire que l’objectif de la peinture n’est pas de reproduire le monde de façon réaliste, Vuillard, surnommé le « Nabi Zouave » à cause de sa barbe rousse, devient perméable aux choix de ses nouveaux camarades et, en 1890, il commence à créer ses premières œuvres synthétistes, peintes avec du jaune strident, du bleu canard, et un orange des plus aigus. Cette même année, il confie à son Journal : « Plus les éléments sont purs, plus l’œuvre est pure ; plus les peintres sont mystiques, plus les couleurs sont vives (rouges, bleues, jaunes) ; plus les peintres sont matérialistes, plus ils emploient des couleurs sombres (terre, ocre, noir bitume) ».

Outre son activité de peintre, Vuillard est dessinateur, graveur et illustrateur. Les dessins que l’artiste nous a laissés cristallisent son désir de capturer la spontanéité et l’intimité d’une scène, d’une pose, d’une expression. Comme l’écrit Antoine Salomon, petit neveu de l’artiste, à qui notre dessin a appartenu : « Vuillard ne faisait jamais poser ses modèles, il les surprenait chez eux, dans le décor qui leur était familier ». Notre œuvre fait partie d’une longue série d’études de nus – au fusain, au pastel ou à la peinture – qu’il élabore autour de 1910 dans son atelier du boulevard Malesherbes. Il est probable que Vuillard ait coupé lui-même la feuille pour ne garder que le mouvement du corps en mémoire. La pose et la technique employées par l’artiste mettent en évidence l’ondulation du corps : le genou plié, les bras croisés sont définis par le biais de traits de fusain fluides d’une grande spontanéité, qui évoquent l’instabilité et le tremblement. Le corps nu du modèle, se détache d’un arrière-plan indéfini, qui est typique de la période nabi. La pratique du nu renvoie à la pratique du dessin académique, Vuillard restant attaché aux traditions artistiques apprises au Louvre tout en étant porteur d’une nouvelle esthétique.
CS.